Revendiquer l’Utopie…

Pendant la campagne des primaires, certains à droite, mais aussi plus curieusement à gauche, ont voulu opposer,  non pas des projets et des arguments, mais, « l’utopie » au « réalisme » aux fins de déconsidérer les propositions que nous formulons et notamment le Revenu Universel.

Cette rhétorique des gens sérieux face aux saltimbanques sympathiques mais hors du réel fut pourtant longtemps l’apanage de la droite. Se souvient-on qu’avant 1981, il s’agissait d’une idée dominante ? Que la gauche était alors associée au rêve et la droite au réel, ce qui permettait à la droite  de revendiquer pour elle seule l’exercice du pouvoir ?

Qu’une partie de la gauche fasse  désormais sienne cette thèse est symptomatique de la crise politique et culturelle dans laquelle notre démocratie est plongée. Cette dérive démocratique est le  produit d’une société libérale, politiquement  sécularisée et désenchantée, voire cynique,  parce qu’elle accepte la tutelle du  néo-libéralisme technico-financier.

Dans ce monde « de désolation et d’esseulement  » (Arendt),  les individus sont autant d’atomes flottant au gré du désir des marchés et du marketing,  sans récit collectif qui leur permette de se relier entre-eux.

En effet, le néo-libéralisme n’emporte pas seulement avec lui des conséquences matérielles désastreuses pour l’homme et son environnement, il a aussi de graves effets politiques et moraux qui rongent nos démocraties et l’esprit Républicain.

Il est navrant qu’une partie de la gauche puisse s’en accommoder. Jaurès, pour qui le « socialisme était une morale », nous indiquait pourtant déjà en son temps qu’il  « lui fallait concilier une analyse matérialiste de l’économie et idéaliste des rapports sociaux et moraux » . C’est bien ce chemin qu’il nous faut retrouver pour desserrer l’étau d’un néo-libéralisme qui nous a littéralement désarmés, moralement et psychologiquement, à tel point que, même à gauche, l’utopie et le rêve seraient frappés d’interdits culturels et sociaux.

C’est précisément de cette domination néo-libérale sur les esprits dont nous entendons sortir pour résoudre la crise politique à laquelle nous faisons  face. Le néo-libéralisme, en nous enfermant dans le présent, la technique et le matérialisme, nous interdit de penser l’avenir, et de penser tout court. Il prétend  même nous dire désormais le vrai et le faux comme le bien et le mal.

Les individus sont privés de toute forme de “spiritualité laïque” sans laquelle pourtant ils ne peuvent se relier entre eux et devenir ainsi des citoyens.  Dès lors, on « n’entend plus le souffle des opprimés » ( Marx )  ni des invisibles, parce que faute d’âme et d’esprit, nos sociétés ne parviennent plus à faire corps pour imaginer un autre monde  que celui qui est présenté comme « le réel »  avec un R majuscule. La chosification des rapports humains produite par ce système économique et culturel nous prive ainsi de l’essentiel: le vivant et le  sensible. C’est dans ce néant que s’engouffrent les nihilismes théologiques ou d’extrême droite.

 

Camus, qui refusait tout autant le « réalisme »  que le nihilisme, nous invitait à sortir de cet apparent dilemme par l’art et la création pour donner forme et force à notre destin. Il répondait ainsi à l’absurdité de la condition humaine et au « silence du monde »  qui l’accompagne.  L’art permet aussi le partage du sensible et nous permet par conséquent de rêver le monde et quand ce rêve devient collectif, il prend forme comme utopie ( Freud ).

Ce qui vaut pour les individus vaut aussi pour les sociétés: sans rêves  et sans horizon, et donc sans utopie, la névrose politique triomphe.
Réintroduire l’utopie au cœur du débat politique est donc  vitale  pour réarmer nos démocraties, redonner de la substance à notre République et faire face  ainsi aux  formes  de fascismes qui se lèvent partout ici ou ailleurs.

Ce retour d’une utopie nécessaire, nous ne pouvons plus aller  le chercher seulement  à la source du messianisme progressiste des Lumières,  car nous avons appris depuis que raison et progrès ne marchent pas toujours au même pas  et que progrès technique ne vaut pas automatiquement progrès humain.

 

Il nous faut désormais le trouver dans l’art, la culture le sensible et les utopies concrètes autour desquelles s’organisent les résistances au néo-libéralisme. Les opportunités que nous offrent les transitions écologiques, démocratiques et sociales que nous voulons installer au cœur du débat, constitueront  les meilleures antidotes au « désenchantement du monde » , et au  consumérisme néo-libéral qui nous a conduit au bord de précipices concrets, moraux et psychologiques.

 

Alors si toute la gauche , et même plus loin , pouvait s’emparer de ce débat, la campagne de Benoit Hamon sera  utile  à la démocratie toute entière. Notre projet est un rempart plus sûr aux monstres qui surgissent du clair obscur de nos crises que les réponses techniciennes bureaucratiques et sécuritaires qu’on veut nous opposer.

« Un autre monde est possible, il est dans celui-ci »( Eluard ).   C’est en effet de ce monde-ci  qu’il nous faut partir pour le transformer . Pour ce faire, il faut au préalable  opposer à l’imaginaire néo-libéral ou fascisant un nouvel idéal de progrès humain, un nouveau récit mobilisateur pour la gauche et, pourquoi pas,  pour tous les citoyens.

Saisissons-nous avec Camus «  des droits de la pensée humiliée » pour nous redonner ainsi à nouveau le droit de rêver, de penser au delà des injonctions néo-libérales, de penser avec Jaurès ,«  qu’ “au fond du capitalisme il y à la négation de l’homme » et que par conséquent la gauche ne saurait se satisfaire d’accompagner un prétendu « ordre naturel des choses « .

Quant aux tenants du statu-quo, qu’ils nous expliquent comment redonner vie à notre démocratie avec des tableaux excel et des règles de déficit budgétaires.

Nous proposons pour notre part  de passer d’un « pacte de stabilité »  ou de « responsabilité »  à un pacte « d’humanité »  qui replace l’essentiel au cœur de la politique : la vie, la culture, la solidarité, l’égalité… On peut débattre des outils. Qu’au moins la gauche s’accorde sur cet objectif et elle retrouvera sa force et son identité.

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