Billet d'humeur

L’issue donnée à la crise Grecque sera l’avenir de l’Europe ou sa triste fin.

Beaucoup de bêtises ont été dites ces temps-ci sur le cas de la Grèce. Je passe sur les clichés à la limite de la xénophobie visant à faire passer les Grecs pour des irresponsables, des malhonnêtes et des fainéants incapables de gérer eux-mêmes leur pays, alors qu’évidemment les pays du Nord seraient des parangons de vertu travaillant dur et sans relâche pour rembourser le moindre centime des dettes contractées. Ces préjugés ridicules ont malheureusement la vie dure. Souvenons-nous qu’il y a quelques années l’Allemagne qualifiait les pays du Sud de l’Europe de pays du Club Med… Mais l’offensive idéologique a bien entendu porté essentiellement sur le même mensonge qui empêche depuis le début de trouver une solution durable aux difficultés de la Grèce, mais aussi d’autres pays de la zone euro, qu’ils se trouvent au sud ou nord de l’Europe. Selon la doxa en vigueur au sein de l’Eurogroupe, c’est le niveau excessif des dépenses publiques et sociales qui explique l’endettement important d’une partie de ses membres. Rappelons qu’en réalité la montée des dettes publiques en Occident depuis les années Reagan-Thatcher est essentiellement due à trois facteurs : la baisse continue de l’imposition des plus riches et des grandes entreprises, l’interdiction faite aux états d’emprunter auprès de leur banque centrale, et donc l’obligation d’acquitter des intérêts auprès des banques privées et enfin, la mise en concurrence fiscale et sociale entre les pays, qui ont conduit partout à une baisse forte et continue des recettes fiscales.

Cette tendance de fond a été aggravée fortement par la crise de 2008 qui a conduit les Etats à transformer massivement des dettes privées en dettes publiques pour éviter l’effondrement du système financier et bancaire, lequel avait pris des positions irresponsables sur les marchés (par exemple les subprimes ou les CDS). Dans la zone euro, cette crise, qui finalement aura été surmontée relativement rapidement aux États-Unis, n’en finit plus de produire ses effets délétères. La raison en est bien connue contrairement à ce que laissent croire les éditorialistes mainstream. Tout d’abord la réaction des autorités européennes a été tardive et insuffisante, certains pays préférant s’accrocher au dogme des traités plutôt qu’au  bon sens et au réalisme. Le refus assumé notamment par Angela Merkel d’autoriser immédiatement une intervention massive de la banque centrale pour mettre fin à la spéculation a permis aux marchés de s’engouffrer dans la brèche de l’écart de taux d’intérêt entre les différents pays de la zone euro. Autrement dit, faute de pouvoir spéculer entre les différentes monnaies depuis la mise en place de l’euro, les marchés ont trouvé une nouvelle source de profit facile : spéculer sur les différences de taux d’intérêt entre pays.

Ensuite, et c’est sans doute là l’essentiel de la question si l’Europe ne parvient pas à sortir rapidement et par le haut de ses difficultés financières, c’est parce que la monnaie unique, loin de permettre une convergence économique entre les différents pays, a au contraire aggravé les écarts de développement. Et ce au profit des plus forts, au premier rang desquels l’Allemagne, qui a tiré pleinement profit d’une monnaie surévaluée par rapport à ses concurrentes américaine et chinoise.

L’absence de gouvernement économique, et d’un budget fédéral suffisamment important permettant de réaliser des transferts entre pays en fonction de leur situation économique, comme cela devrait être le cas dans un espace réellement fédéral, a fait diverger les différentes économies de la zone au point de mettre en péril sa cohésion. Cette situation n’est pas soutenable et tout le monde le sait. Si rien n’est fait pour doter l’Europe d’un véritable gouvernement démocratique et d’un budget digne de ce nom, la zone euro finira par éclater. Alors certes il ne faut pas passer sous silence les difficultés propres  à la Grèce : corruption, absence d’administration fiscale efficace, institutions défaillantes, mais il ne faut pas non plus faire comme s’il ne s’agissait pas aussi d’un problème européen qui appelle donc des solutions européennes. Par ailleurs tout le monde voit maintenant que les politiques d’austérité imposées sans discernement par la majorité conservatrice de l’Eurogroupe, n’ont fait qu’aggraver les difficultés des pays les plus fragiles.

Au-delà des questions économiques, il s’agit bien sur aussi d’une question éminemment politique touchant à l’avenir même de la construction européenne .
S’agit-il toujours de construire un espace politique démocratique, ou une simple zone de marché autour d’une monnaie unique? Ce sont à l’évidence deux conceptions très différentes de l’avenir de l’Europe qui s’affrontent aujourd’hui autour du cas symbolique de la Grèce. Si la conception strictement économique et financière de certains pays venaient à l’emporter, le retour des nationalismes auquel nous assistons partout en Europe deviendrait irrésistible. C’est parce que nous sommes européens qu’il nous faut aider la Grèce. Le Président de la République a eu raison de proposer récemment les avancées institutionnelles dont la mise en oeuvre est indispensable si nous voulons éviter le pire : c’est-à-dire la fin du projet européen tel qu’il fut conçu à l’issue de la seconde guerre mondiale.
Pour cela, nous devons rappeler à l’Allemagne la solidarité dont elle a bénéficiée depuis 1945 et après sa réunification, et dire avec franchise que pour elle l’Europe n’a pas été et n’est pas d’abord un coût mais au contraire un bénéfice considérable dont elle aurait tort de penser pouvoir s’affranchir sans en subir elle-même de graves conséquences.
Il faut espérer que cette crise permette à l’Europe de sortir enfin de sa torpeur et de ses contradictions pour doter la zone euro d’institutions et de moyens financiers suffisants, ce qui aurait dû être fait depuis longtemps avec la monnaie unique, pour éviter une crise politique dont personne aujourd’hui ne peut mesurer l’ampleur : celle d’un retour en arrière désordonné vers le chacun pour soi. Sinon le maintien d’un mode de gestion intergouvernemental plutôt que fédéral conduira inévitablement à un retour vers le fait national, qui apparaitra comme le seul moyen réaliste de renouer avec le principe démocratique de souveraineté populaire aujourd’hui bafoué. Le choix que nous ferons pour la Grèce sera le choix que nous ferons finalement pour toute l’Europe : la solidarité fédérale enfin réalisée ou le retour des nations et la fin d’un projet qui aura fait rêver des générations depuis le Traité de Rome.

Le  » Grexit  » de Mr Schaüble, c’est la sortie de l’Europe de sa propre histoire, ce que François Hollande et Alexis Tsipras ont tout fait pour éviter, malgré les conditions invraisemblables et vouées à l’échec, imposées en contrepartie par l’Eurogroupe. Ils se sont donné ainsi encore une chance. La dernière ?

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